Tout a commencé juste après l’aube en prenant une gorgée des restes d’un baril de bière. Dirait-on que ces gouttes tièdes du soir précédent nous ont poussé à achever les 160 km en face de nous ; peut-être que c’était le grand petit-déjeuner américain que j’ai mangé trente minutes avant.
En tout cas, je n’étais pas préparé à ce qui allait m’arriver. Cycliste débutant avec joie pour toute aventure spontanée extrême, j’étais tout prêt mentalement, alors il se peut que cet inconnu et bonheur m’aient préparé physiquement.
C’était l’automne de 2016, vers fin octobre, dans l’Alabama, état du sud-est des USA. Deux amis avaient pris la décision hâtive de faire un trip de bikepacking, et m’ont proposé d’y aller avec eux. J’étais prêt, mais je n’avais aucune idée de la distance et de la difficulté, n’ayant guère fait 80 km à vélo. L’aventure m’appelait, et je me suis décidé à les accompagner.
On s’était réveillé à l’aube, une journée ensoleillée et douce, pour pouvoir atteindre les heures et les kilomètres en face de nous. On a pris rendez-vous à Velocity Cycles, le magasin de vélos où travaillaient Michael et Adam, mes deux chers amis et organisateurs de ce trip aventureux. Michael, ayant déjà fait cette route trois mois avant, était notre guide ; Adam, en superbe forme, mais peut-être mal équipé sur un VTT pour un trajet de 160 km environ, était notre inspiration ; et moi, je suivais les deux autres comme un ami inconscient prêt à l’aventure.
En partant du bike shop au centre de Tuscaloosa, ville universitaire dans l’ouest de l’Alabama où l’on habitait, on a dû traverser un grand pont sur le Black Warrior River pour pouvoir atteindre le petit centre-ville pittoresque de Northport, pour enfin rattraper l’autoroute 43, afin de nous mener au nord vers notre destination : Caney Creek Falls, dans la forêt nationale de William B. Bankhead, 160 km au nord de la ville de Tuscaloosa.

Étant très tôt le matin, la conversation entre amis était douce et brève. D’une part à cause de la difficulté de parler en peloton, d’autre part à cause de la fatigue matinale, mais joviale quand même, ayant chacun d’entre nous un rêve et une aventure en face. La perception d’une aventure est bien différente pour tous. On rumine des niveaux différents, des aspirations différentes, des prévisions différentes. C’était ça aussi la cause de notre côtoiement bref, je crois. Un silence pour ruminer—c’est tout beau.

Au kilomètre 48, on a dû s’arrêter dans une très petite commune, du nom de Berry, pour remplir nos gourdes dans une station-service. Disons qu’Adam et moi n’avions pas encore appris à conserver de l’eau à tout prix. Je ne crois pas que les habitants de Berry se soient habitués aux cyclistes, encore moins aux bikepackers, parce qu’on a bien reçu des regards étranges. À Berry, je commençais un petit peu à ressentir de la fatigue et de l’angoisse, mais dans un effort de l’ignorer, je me suis dit qu’on n’était qu’à un tiers de la distance totale. Il restait toujours assez d’enthousiasme pour se dire : « garde la tête haute ! ».
La route après Berry continuait, en nous faisant passer par des petites communes telles que Townley et Carbon Hill, où l’on a stationné nos vélos au bord de route et où nous avons pris une petite pause pour profiter, le long d’un ruisseau. Cette pause était plus agréable que la première à Berry, parce qu’il ne restait qu’un tiers du trajet. On a pris le temps de rigoler et réfléchir à ce qu’on allait faire une fois arrivés aux chutes.

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Vers 6h30 à 7h, après le début du trip, on se rapprochait de Double Springs, la ville la plus proche du site des chutes de Caney Creek, qui était notre fin de route. Heureusement et malgré notre épuisement, on a pu trouver un restaurant dans une station-service, du nom de Chevron, pour déjeuner, où l’on a continué à recevoir des regards de toutes parts. Deux vieilles dames nous ont demandé d’où l’on venait. Nous leur avons répondu « de Tuscaloosa », elles ne nous ont pas cru, pensant qu’on rigolait. Après avoir mangé et pris une grande pause à l’intérieur, on a repris la route.
Le calme a commencé à faire son effet une fois arrivés au trail. Je ne pensais qu’à une chose, que dans deux kilomètres j’allais être au bord des chutes.
Les chutes étaient une des plus belles que je n’ai jamais vues, avec un bassin d’eau fraîche et cristalline, avec des arbres tout autour. C’était tel qu’un paradis pour des pèlerins enfin arrivés après un voyage époustouflant. Désormais, il fallait préparer notre camping rudimentaire, ce qui consistait à un sac de couchage et deux hamacs mobiles.

Le soir venait trop tôt, mais on a eu un petit moment pour se baigner dans le bassin des chutes, ce qui, en rétrospection, était une mauvaise idée, qui nous a laissé humides et frais toute la nuit. On l’a vu comme récompense pourtant…

La nuit presque venue, Michael a pris la décision de retourner à la Chevron pour parler à un ancien copain qu’il a rencontré la dernière fois qu’il a fait ce trip. Il faisait très noir. On n’avait que nos très petits phares et nos feux arrière à vélo pour éclairer le chemin et la route. Encore une fois, la merveille de l’aventure m’enchantait, et j’ai suivi Michael dans une route très sombre, où passaient des automobilistes pas habitués aux cyclistes, et surtout des cyclistes nocturnes.
De retour de la station-service, Michael et moi avons rejoint Adam au camping, dans une obscurité totale que je n’ai plus jamais vue. On se trouvait dans un microclimat en dormant auprès des chutes ; alors, il faisait froid la nuit, mais on avait une réelle machine à dormir en écoutant les chutes.

On s’est réveillé avec le soleil du matin qui commençait à chauffer nos corps frais. Les oiseaux chantaient des belles odes au jour ; les chutes coulaient sans cesse, apaisant l’esprit fatigué. On ne s’y est pas longtemps attardé, juste le temps de préparer nos vélos et remballer notre camping. Après être partis, on a pris la décision de passer une dernière fois par la Chevron, devenue notre force de vie, pour manger quelque chose. Un d’entre nous a pris la décision de ne pas nous rejoindre sur le retour à Tuscaloosa. Trop épuisé et sur un VTT de 22 kg, y compris l’eau et son matériel, il a appelé sur un ami pour venir le chercher. Je vous mentirais si je vous disais que je ne voulais pas aussi y retourner en voiture.
Malgré ma courte hésitation, j’ai pris la décision d’y retourner à vélo, en me disant que je le regretterais plus tard. En plus, j’étais encore désireux pour l’aventure, malgré l’épuisement que ressentait mon corps. Les derniers deux-tiers du retour, je me suis dit que plus jamais je ne roulerai à vélo, plus jamais je ne ferai un trajet de vélo, plus jamais je ne ferai même du vélo. Heureusement, ce n’était que de l’épuisement qui me parlait. La voix infâme intérieure qu’il faut soit faire taire, soit ignorer à tout prix.
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Ce trip me sert toujours comme l’une des choses les plus aventureuses et heureuses que je n’ai jamais faite. Quand vous aurez l’opportunité de profiter d’aventures, de vacances, d’expériences, ou autre entre amis, prenez-le rapidement. Il vous servira à jamais comme un moment doux de la vie. En ce temps de Covid-19, j’y ai souvent pensé. J’espère vous inspirer chacune et chacun de chérir vos amis, de les appeler et leur dire combien ils comptent pour vous. Que nos jours soient joyeux et nous fassent être prêt à toujours viser l’aventure.